Olivier Merle — Photo ©Bruno Levy 2021

OlivierMerle — Écrivain — Romans Policiers

Couverture de Tristan et Yseult
Conte celtique

Tristan et Yseult

Le fantastique celte se mêle aux désirs et aux destins.

Première publication · 2001

Épuisé

Présentation par l'éditeur

Tristan et Yseult est la plus célèbre des vieilles légendes celtiques avec le roman de la table ronde. Et pourtant, qui connaît vraiment l'histoire des deux amants ?

Légende née en Grande Bretagne au cours des premiers siècles de notre ère, exclusivement orale, des jongleurs bretons ou anglo-normands l'ont introduite sur le continent au XIème siècle, après la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.

Écrite au Moyen Âge en vieux français, elle fut complètement dénaturée à la fin du XIXème siècle (Wagner et Bédier) en devenant le symbole de l'amour tourmenté de l'époque romantique. À la suite des travaux de l'historien René Louis, l'auteur restitue la légende dans son cadre originel, sauvage et dur, où le fantastique celte se mêle aux désirs et aux destins.

Enfin une version fidèle et accessible à tous de la mystérieuse légende !

Mon petit commentaire

Pour ceux que cela intéresse, les passionnés de « celtitude » et ceux-là seuls, je copie ici la longue postface du récit en guise de petit commentaire.

ATTENTION, ne vous lancez pas dans cette postface de manière inconsidérée, c'est vraiment long (je vous aurais prévenu…)

Tristan et Yseult est la plus célèbre des vieilles légendes celtiques avec le Roman de la Table Ronde. Et pourtant, qui connaît vraiment l'histoire des deux amants ?

Comme Roméo et Juliette ou Rodrigue et Chimène, Tristan et Yseult restent, pour le grand public, le symbole de l'amour insurpassable, unique, indéfectible, qui transcende les modes et les époques. Une sorte de pureté, de don de soi-même à l'être aimé, un don total, définitif, jusque dans la mort éventuellement.

Il n'en est rien. Cette vision travestie, j'allais écrire mensongère, nous vient en droite ligne du 19ème siècle. C'est un héritage de l'époque romantique, aux antipodes de l'esprit originel de la légende, tel qu'il peut être reconstitué.

C'est le propre des légendes de se transformer et d'évoluer et il ne s'agit pas ici de porter un jugement de valeur sur les différentes versions que nous a légué le temps. Mais la transformation a été si puissante, si vigoureuse, que certains des éléments fondamentaux du conte ont disparu peu à peu, gommés par une vision plus conforme à la morale chrétienne. Ainsi en est-il, en particulier, du rôle de la femme dans la relation amoureuse.

Pour retrouver et comprendre ces transformations, il convient de saisir le bon fil historique, de remonter le plus loin possible dans le temps, de mettre en parallèle les métamorphoses du conte avec les bouleversements historiques et religieux de l'Europe occidentale. Il se détache alors un schéma exemplaire de l'évolution d'une légende de ses origines jusqu'à nos jours.

Une légende n'a pas d'auteur, ou une multitude. Par transmission orale, de village en village, de conteur en conteur, elle s'enrichit et se diversifie. Une légende est comme un arbre. Le tronc correspond à la structure principale du récit, c'est le fond commun, la chronologie globale de l'histoire, que chacun connaît, reconnaît, que nul ne conteste. Les branches sont les variantes greffées sur l'histoire principale. Ce sont des ajouts multiples au cours du temps, ou simultanément en des lieux différents. Sans changer le thème principal, les variantes ajoutent ou modifient des épisodes, introduisent des personnages, bouleversent quelques dénouements.

C'est à partir de cette arborescence que, tardivement, le conte sera fixé par écrit et que les variantes parviendront aux lecteurs par le truchement de plusieurs auteurs qui ont recueilli l'histoire en des lieux ou à des époques différentes.

À titre d'exemple, connu de tous, on peut citer l'histoire du petit chaperon rouge. La version transcrite au 17ème siècle par Charles Perrault présente, entre autre, une fin sensiblement différente de celle recueillie par les frères Grimm au 19ème siècle. Mais il s'agit bien de deux variantes d'une même histoire.

Il ressort de ces considérations générales que les légendes et les contes, qui sont parvenus jusqu'à nous en dépit de leur ancienneté, ont subi plusieurs étapes distinctes.

La première est celle de l'élaboration, exclusivement orale. L'histoire prend corps, rapidement peut-être, par les inventions successives de troubadours, jongleurs et conteurs de talent, probablement en une aire géographique restreinte.

Ensuite, la légende subit des transformations pour des raisons diverses, historiques et culturelles surtout, de la matière initiale. Plus le temps passe, plus le récit se diversifie, les variantes foisonnent, et sa propagation géographique s'intensifie.

La dernière étape est celle de la fixation par l'écrit, qui sauve l'histoire d'une disparition irrémédiable. Les variantes sont fixées de la même manière et les ré-écritures successives continuent à transformer et modifier les premiers textes écrits.

La légende de Tristan et Yseult a subi ce processus qui l'a peu à peu transformée jusqu'à rendre certains de ses éléments primitifs quasiment méconnaissables. Puisque le lecteur vient de lire la version du présent ouvrage et qu'il l'a bien en mémoire, le cheminement suivi par le conte peut être reconstitué de façon intelligible.

Élaboration en Grande Bretagne

La légende de Tristan et Yseult a pris naissance au pays de Galles aux alentours du 8ème siècle, peut-être avant, sans qu'il soit possible d'être plus précis. Les documents que nous possédons à ce sujet sont rares et il n'est pas question de présenter ici les travaux des spécialistes qui se sont penchés sur la question.

Diverses hypothèses ont été faites sur l'origine historique des personnages de la légende, des rois ou princes qui auraient inspiré les conteurs. Beaucoup de conjectures, difficile à démontrer avec certitude, mais qui tendent à une origine Picte du sud de l'Ecosse pour un certain Drystan (Tristan dans le conte rédigé en vieux français et le lecteur connaît la raison de ce changement de nom), et gallois pour un roi Marc (Cunomurus) ayant vécu au 6ème siècle.

Quoi qu'il en soit de l'origine historique des personnages, le conte dans sa structure initiale est un grand classique des légendes celtiques de Grande Bretagne : un trio composé par le roi et sa femme, laquelle est enlevée par un jeune héros, neveu ou vassal du roi. La fuite des amants les mène invariablement au cœur d'une forêt profonde où ils vivent misérablement, pourchassés par le roi qui désire mettre fin à son humiliation.

Dans tous les autres récits, dont le plus connu est celui de Diammaid et Grainne, c'est la femme du roi, par un sortilège, une magie connue d'elle seule (la geis) qui contraint le neveu ou vassal à l'enlever et à fuir avec elle dans la forêt.

Ce trio fatal est si classique dans les histoires celtes qu'on le retrouve également dans le Roman de la Table Ronde pourtant dominé par la quête du Graal : Guenièvre, femme d'Arthur, choisit son neveu Gauvain pour tromper le roi.

Mais le point le plus original de la plupart de ces légendes celtiques est bien le sortilège, la magie dont use la femme pour enchaîner l'homme à son désir. J'y reviendrai car c'est ce nœud central de Tristan et Yseult qui, non sans raisons, disparaîtra des textes écrits plus tard sur le continent.

Transmission sur le continent

Cette légende ne serait peut-être jamais parvenue jusqu'à nous sans le bouleversement historique, d'une portée considérable pour l'Europe occidentale, qui se produisit au 11ème siècle.

Revendiquant la succession (incertaine) du trône d'Angleterre, Guillaume le Conquérant, Duc de Normandie, envahit la Grande Bretagne. En 1066, il bat le saxon Harold à la bataille d'Hasting et devient roi d'Angleterre sous le nom de William 1er. Les saxons sont écartés de la cour et la domination normande s'impose sur tout le royaume.

Cette conquête va permettre un échange culturel inédit entre l'île et le continent. Les jongleurs et troubadours normands vont entrer en contact avec leurs homologues de Grande Bretagne. Ils découvrent le conte de Tristan et Yseult, ses variantes, et l'introduisent en retour sur le continent où il connaîtra une immense popularité.

Mais c'est aussi à cette époque que le conte subira ses ajouts les plus significatifs. Ceux-ci semblent l'œuvre de troubadours bretons. Est-ce si surprenant quand on sait la part que les Bretons prirent dans la conquête de l'Angleterre ? Toute l'aile gauche de l'armée de Guillaume à Hasting était composée de chevaliers bretons, qui reçurent après la victoire de nombreuses terres, en particulier au pays de Galles, en récompense de l'aide apportée aux envahisseurs normands.

Le conte, dans sa version actuelle, connaît une rupture importante lorsque Tristan décide de quitter la Cornouailles pour se rendre en Armorique. Les éléments du récit antérieurs à ce départ de Tristan constituent sans conteste la matière primitive du conte, même s'ils ont certainement subi des retouches ou des transformations mineures. On y retrouve les caractéristiques des contes celtes de Grande Bretagne : le trio du roi, de la reine et du neveu, le sortilège amoureux (la geis) utilisé par la reine, la fuite dans la forêt et même (par le pardon du roi Mark et le jugement du roi Arthur) un début de solution, car dans de nombreux autres contes similaires de Grande Bretagne les héros ne connaissent pas la fin tragique de Tristan et Yseult.

Tout change lorsque Tristan décide de s'exiler pour s'éloigner d'Yseult et plusieurs arguments confortent la thèse de l'invention, au 11ème siècle, par des troubadours bretons.

Il faut d'abord noter qu'un exil en Bretagne pour un conte inventé au pays de Galles dans les premiers siècles de notre ère est assez surprenant. Il est peu probable que ce voyage sur le continent soit une invention originelle des conteurs gallois.

Mais il y a plus. À l'époque de l'invention du conte, la Bretagne est un royaume à son apogée, avec le roi Salomon (9ème siècle), or il est clair que Tristan s'exile au Duché de Bretagne. Le royaume de Bretagne s'effondrera au moment des dévastations vikings au 10ème siècle et ne sera jamais reconstitué. Seul le titre de Duc sera toléré par le roi de France et d'Angleterre, et l'histoire de ce duché ne sera plus, pour survivre, que des allégeances successives et stratégiques aux Français et aux Anglais, jusqu'à son rattachement définitif à la France au 16ème siècle.

Enfin, argument plus décisif encore, le nom du Duc de Bretagne de 1066 (quelle coïncidence !) jusqu'à 1084 : Hoël, comme dans la version de Tristan et Yseult que nous connaissons.

Ces indications historiques qui apparaissent dans la légende ne peuvent être fortuites et montrent sans ambiguïté les ajouts effectués au 11ème siècle à la suite de l'invasion de l'Angleterre par les Normands : la séparation de Tristan et Yseult, le départ en Armorique, l'invention de la seconde Iseut, et la mort tragique des deux amants en sont les éléments les plus importants.

Bernard Félix a montré à quel point Iseut aux blanches mains est aux antipodes de l'Yseult d'Irlande. Réservée, souffrant en silence et se vengeant lâchement de ses déboires et de son malheur, elle est une création du 11ème siècle, bien loin de la femme celte maîtrisant son destin. De même, Tristan entretient avec elle des rapports tout empreints de machisme, se confiant à son frère plutôt qu'à elle, et la laissant ignorante de son passé. Là encore, on retrouve des relations homme/femme, où cette dernière devient quantité négligeable, ce qui va à l'encontre de l'esprit même de la légende.

Cependant, il est impossible de démêler totalement les éléments inventés à cette époque de ceux qui n'ont été que transplantés en Bretagne. Par exemple, l'anneau de jaspe vert est une geis à distance qui permet à Yseult de maintenir son pouvoir. De même, l'épisode de l'eau révélatrice de l'absence de relation sexuelle entre Tristan et Iseut aux blanches mains est un classique que l'on rencontre sous d'autres formes dans les contes celtiques.

C'est cette histoire, déjà profondément remaniée puisque sa fin en est changée, qui va ensuite être écrite sur le continent.

Les textes anciens

Si nous pouvons reconstituer le foisonnement des variantes que la tradition orale de Tristan et Yseult devait véhiculer en Grande Bretagne, puis sur le continent après la conquête normande, c'est parce que la légende fut écrite de nombreuses fois, et transcrite en de longs poèmes de plusieurs milliers de vers, en vieux français surtout, mais dans toutes les langues d'Europe également, du 12ème au 15ème siècle. Il n'est donc pas possible de citer ici tous ces auteurs, et toutes ces variantes, dont il ne subsiste parfois que des fragments, rares étant les textes complets transmis jusqu'à nous.

Dans ces textes anciens, tout en tenant l'histoire d'un ou plusieurs troubadours, donc de mémoire avec tous ses aléas, chaque auteur du 12ème siècle a certainement rajouté sa touche personnelle et ses propres inventions. Cependant, le corps principal du récit (le « tronc de l'arbre ») reste le même dans pratiquement toutes les versions. De même, certaines inventions, celles qui eurent les faveurs du public, ont certainement été reprises dans les versions ultérieures, ce qui les a rendues pérennes.

Ces inventions sont savantes et portent la marque des érudits et des lettrés. On peut remarquer, par exemple, comme le note avec justesse Bernard Félix, que l'épisode des voiles noire et blanche existe déjà dans le mythe grec de Thésée, mythe inconnu des conteurs gallois du 8ème siècle.

Ainsi, après un déplacement géographique partiel sur la terre de Bretagne effectué par les conteurs bretons, des influences plus exotiques encore enrichissent le texte lorsque les lettrés s'en emparent.

Cependant, un des éléments centraux de l'histoire va subir à cette époque une transformation radicale. Nous devons à l'historien René Louis, par ses travaux sur les légendes celtiques et l'étude des innombrables versions de Tristan et Yseult, d'avoir le premier retrouvé la signification première du breuvage magique.

Cette potion, c'est la geis des pays celtes, le sortilège que la femme amoureuse lance pour conquérir et garder à lui l'homme qu'elle aime.

Il faut comprendre ce qu'un tel épisode pouvait avoir de déroutant, et disons-le, de choquant et d'immoral pour les écrivains du 12ème siècle. C'est l'époque médiévale où la morale chrétienne, profondément misogyne, a réglé les relations amoureuses entre l'homme et la femme.

Cette dernière se doit d'être passive, elle attend, sans prendre aucune initiative ou avec la discrétion qui sied à son sexe, des preuves d'amour du beau chevalier, et elle apprécie avant tout les exploits chevaleresques qu'il effectue pour ses beaux yeux. C'est une belle potiche qui permet au chevalier de révéler la hauteur de son tempérament et au nom de qui il défend les faibles et les innocents.

Comment Yseult pouvait-elle commettre l'indignité de renverser les rôles et, contre toute attente, de prendre l'initiative et d'arracher Tristan à son devoir ?

Cet embarras, ce refus de rendre compte par écrit d'un épisode si « immoral » et pourtant si révélateur de la vieille légende, a conduit les auteurs du 12ème à une ré-écriture des plus surprenantes. Dans tous les textes que nous possédons, à l'exception notable de l'un d'entre eux, Yseult et Tristan boivent par erreur, sans le savoir, le philtre préparé par la reine d'Irlande. La responsable en serait Brangien, la fidèle servante, qui aurait commis la faute impardonnable de se tromper de flacon.

Comment croire que Brangien, dont la vivacité d'esprit et l'intelligence sont patentes tout au long du récit, aurait pu servir à sa maîtresse, par mégarde, un breuvage magique confié solennellement par la reine d'Irlande elle-même, avec la consigne (de si haute importance) d'en user le soir des noces avec le roi Marc ?

Dans une autre version, c'est un petit page qui commet l'erreur fatale en servant aux futurs amants le fameux flacon qui se trouve rangé au milieu des autres boissons. De nouveau, comment croire que Brangien aurait rangé tranquillement le breuvage, comme une simple bouteille de vin, parmi d'autres, dans un endroit accessible à tous ?

Ceci n'est pas crédible et René Louis a démonté avec talent toute l'absurdité de cette scène. Dans sa version moderne, il a suivi l'unique texte qui se rapproche le plus sûrement de la version initiale : c'est Brangien qui décide, parce qu'elle a compris l'amour que voue sa maîtresse à Tristan, de leur donner à boire le breuvage magique, non sans en avoir clairement expliqué le pouvoir à Yseult. Celle-ci boit en connaissance de cause et seul Tristan ignore tout des effets de la boisson.

Notons cependant que, dans cette version, Brangien conserve une part de responsabilité non négligeable et que la jeune Yseult est à moitié dédouanée.

Les textes modernes

La version de Joseph Bédier. De la renaissance au 19ème siècle, la légende de Tristan et Yseult a connu une éclipse, un désintérêt du public, dont Wagner l'a sorti avec son opéra (Tristan und Isolde) représenté en 1865. A la fin du 19ème siècle (la préface de Gaston Paris date de 1900), le médiéviste Joseph Bédier écrit la première version accessible au grand public. C'est une redécouverte qui va marquer plusieurs générations. Cette version est malheureusement profondément imprégnée des conceptions romantiques et wagnériennes.

Pour Bédier, l'amour est un cataclysme qui vous tombe dessus à l'improviste comme un pot de fleurs. On n'y peut pas grand-chose et on a du mal à s'en remettre. C'est pourquoi il favorise la version de la méprise de Brangien, qui donne par erreur le philtre magique aux deux amants.

Mais il va aller plus loin encore. Faisant fi des textes qu'il connaît pourtant fort bien, il va donner au breuvage un pouvoir illimité dans le temps, jusqu'à la mort des amants. C'est l'influence du Romantisme : l'amour est unique et dure la vie entière, la passion ne connaît aucune accalmie.

Force est de reconnaître que la vision celte de l'amour est plus prosaïque. Il existe un temps pendant lequel la passion emporte tout, où plus rien n'a d'importance. Trois ans dans la légende de Tristan et Yseult. Cette passion procure aux deux amants un bonheur intense mais elle conduit aussi à l'exclusion, au repli sur le couple, à un horizon qui se borne à l'être aimé. C'est le sens de la fuite dans la forêt obscure, de l'isolement et de l'abandon de toute vie sociale.

Mais ceci ne dure pas l'éternité. Les contingences matérielles et les réalités quotidiennes finissent, tôt ou tard, par reprendre le dessus. On réintègre alors la vie sociale avec des concessions et des compromis. Et nul ne sait, je l'ai déjà signalé, si la version primitive du conte avait la fin tragique que nous lui connaissons.

Quoi qu'il en soit, la version moderne de Joseph Bédier est très certainement la plus éloignée de l'esprit originel de la vieille légende. Et le côté plaintif et geignard des deux héros est un contresens total à l'opposé de leur véritable tempérament, de celui d'Yseult en particulier.

La version de René Louis. Publiée en 1972, la ré-écriture effectuée par ce médiéviste fait suite à ses découvertes déterminantes sur l'imaginaire celte. Il redonne au conte l'importance centrale de la geis, et rétablit une action limitée dans le temps au breuvage magique.

Il se refuse cependant à aller au-delà des textes anciens qu'il transcrit scrupuleusement. Son apport majeur est avant tout, par sa connaissance approfondie du sujet, de choisir dans les multiples variantes celles qui ont subi la transformation la moins nuisible à l'esprit originel de la légende.

Grâce à René Louis, Yseult retrouve son rôle actif dans la relation amoureuse, celui de la tradition celtique, où c'est la femme qui mène le jeu, choisit l'homme, et par son charme, c'est le sens du breuvage magique naturellement, lui révèle l'amour qu'il porte en lui sans le savoir.

*   *   *

Ce qui séduit à notre époque dans ce vieux conte, c'est la personnalité d'Yseult, loin de la passivité obligée de l'époque médiévale ou du malheur subi de la période romantique. Yseult est une femme fière d'elle-même, volontaire et intelligente, qui se trouve d'emblée à égalité avec Tristan.

Elle mène souvent le jeu, non seulement dans la relation amoureuse (breuvage magique, anneau de jaspe vert), mais aussi pour sortir des embûches rencontrées (épisode du grand chêne, jugement du roi Arthur). Brangien, dans la même veine, la complète avec bonheur. On sent également dans la reine d'Irlande, la mère d'Yseult, une personnalité forte.

Ce n'est certainement pas une coïncidence si la place et le rôle des femmes dans la légende ont été retrouvés et acceptés dans la seconde moitié du 20ème siècle. Ce retour au source, à une donnée culturelle antérieure à la morale chrétienne et issue de la civilisation celte, est contemporain du bouleversement des mœurs et de la (relative) libération de la femme que l'Europe occidentale a connu dans les années 60 et 70. Le lecteur est maintenant plus en phase avec une Yseult maîtresse de son destin, active et indépendante, et rejette les Yseult soumises et passives, étouffées par des siècles de semi-esclavage.

Ce qui étonne en revanche dans la légende, c'est le peu de scrupules des amants. Ils n'hésitent pas à user d'une surprenante rouerie pour se disculper, comme dans l'épisode du grand chêne. Ils trompent Marc sans vergogne, mentent impunément, et s'ils éprouvent la peur d'être découverts, aucun remord ne semble jamais les atteindre.

La passion les aveugle quelque peu, et il faut attendre la fin de celle-ci pour qu'ils comprennent qu'ils ne peuvent continuer à vivre que pour eux, isolés dans la forêt. Cependant, même à cet instant, ce n'est pas le regret qui les anime, mais le simple sentiment d'être dans une impasse dont il faut s'extirper.

La version proposée dans cet ouvrage est dans le droit fil de la perception de la légende telle que René Louis l'a restaurée. Pourquoi alors, me direz-vous, une nouvelle version ?

D'abord parce que René Louis a travaillé avant tout en historien. C'est un patient travail de restauration et de traduction des textes les plus proches de l'esprit initial du conte. Mais son Tristan et Yseult est long, très compact, un peu indigeste et, si rien ne manque, l'écriture est souvent quelque peu surannée : c'est « l'effet traduction » du vieux français.

Il m'a semblé utile d'offrir au public une version plus aérée, plus vivante, plus rythmée. Ce faisant, j'ai été amené à écarter certains épisodes, soit parce qu'ils m'ont paru ralentir l'action inutilement, soit parce qu'ils contenaient quelques éléments scabreux et que je souhaitais une version accessible à tous les publics, même le plus jeune. Ainsi, si le déroulement de l'action est suivi scrupuleusement, la version proposée est plus courte et plus fluide que celle de l'éminent médiéviste.

Je ne me suis pas permis, par ailleurs, d'ajouter une invention de mon cru. Sauf sur un point.

René Louis, soucieux de restituer l'esprit initial de la geis, a choisi le texte ancien qui s'en rapproche le plus. Brangien explique à Yseult qu'elle détient un breuvage magique confié à elle seule par la reine d'Irlande, et lui en verse d'autorité pour qu'elle le boive avec Tristan, mais sans avertir ce dernier.

Si cette version révèle une Yseult pleinement consciente de se servir du philtre pour s'attacher Tristan, elle confère à Brangien une initiative grave, aux conséquences incalculables. Doit-on admettre qu'une servante puisse désobéir à ce point aux ordres de la reine d'Irlande et trahir la mission qui lui a été confiée, au risque d'ébranler la tentative d'union des deux royaumes ? Une telle initiative serait envisageable si Brangien jouissait d'une liberté de paroles et d'actes qui la mettrait (presque) sur un pied d'égalité avec sa maîtresse. Or, il n'en est rien.

Dans deux épisodes du conte que j'ai écartés, on constate au contraire qu'Yseult a droit de vie et de mort sur sa servante. Ainsi, lorsque la nouvelle reine, craignant que Brangien ne la trahisse et ne révèle à Marc sa liaison avec Tristan, elle décide de la faire tuer par deux forestiers, au cœur de la forêt, exigeant qu'on lui ramène la langue de la pauvre servante comme preuve de sa mort. Celle-ci parvient à apitoyer les deux hommes qui lui laissent la vie sauve, tuent un lièvre à sa place et rapportent sa langue au palais. Yseult est prise d'un tel regret devant la conséquence de son acte que les deux serfs sont heureux d'avouer que Brangien est toujours vivante.

Autre exemple, le soir des noces, Yseult exige que Brangien la remplace dans le lit de Mark, afin que celui-ci ne puisse soupçonner que son épouse s'est déjà donnée à Tristan auparavant. La servante n'a pas d'autre choix que d'obéir.

Dans ces deux exemples, dont l'un est à l'évidence la source d'inspiration d'un épisode du conte de Blanche Neige (cf Grimm), les rapports de Brangien et d'Yseult sont plutôt ceux de seigneur à esclave. La servante est certainement dévouée corps et âme à sa maîtresse, mais il est peu crédible qu'elle décide de son propre chef de verser le breuvage à Yseult. On se demanderait d'ailleurs, dans ce cas, pourquoi Yseult craindrait une trahison de sa servante et songerait à la tuer.

Je ne suis pas allé cependant jusqu'à suivre l'opinion de Bernard Félix qui, dans son étude sur Yseult, estime que c'est probablement elle-même qui a préparé le breuvage magique, comme dans d'autres contes celtes similaires. Même s'il est tout à fait possible que ce scénario soit celui de la tradition orale de Grande Bretagne, il bouleverse trop l'enchaînement logique des textes anciens ; du rôle de la reine d'Irlande jusqu'au lieu et au moment de l'élaboration du breuvage.

Je me suis contenté de rendre à Yseult la décision d'utiliser le philtre tandis que Brangien, effarée par les conséquences, est contrainte d'obéir à l'ordre formel de sa maîtresse.

Au terme de cette ré-écriture, ma récompense serait d'avoir permis l'accès de cette envoûtante légende aux jeunes lecteurs, pour qui aucune version fidèle n'a jamais été écrite, et du même élan, aux adultes qui n'auraient pas eu l'opportunité de la découvrir plus tôt...

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